samedi 10 juillet 2021

Liberté d'expression et liberté de croyance

Sur son blog de Médiapart, le philosophe Yvon Quiniou a répondu vertement au sociologue François Héran. Ce dernier, suite à l'assassinat de Samuel Paty, a écrit un livre adressé aux professeurs sur la liberté d'expression à l'endroit des religions. Dans une interview donnée au journal le Monde, il en explique le sens et la teneur. Cet entretien est disponible sur le blog de l'Anjou laïque. Ici, avec son autorisation, nous publions la tribune d'Yvon Quiniou. Nous pensons en effet que dans l'espace civil d'une société laïque, la critique des religions a lieu d'être, ainsi que leur défense.

Décidément, une partie du monde intellectuel français atteint des sommets d’inintelligence théorique et d’indignité idéologique. C’est ainsi que François Héran, pourtant professeur en titre au Collège de France, vient d’écrire un livre critique vis-à-vis de la liberté d’expression dans le domaine religieux, suite à l’horrible assassinat de Samuel Paty, qui en avait été pourtant un excellent exemple.

Il nous en offre un résumé dans une interview donnée à un journal du soir, sur laquelle je vais m’appuyer pour dénoncer le contenu de sa pensée, en étant rigoureusement fidèle à ses propos.
En un sens tout est dit quand il affirme en titre que « la liberté d’expression tend aujourd’hui à étouffer la liberté de croyance » mais à condition de comprendre avec précision ce qu’il entend par là. Première thèse, à propos des caricatures visant l’islam : il faudrait les dénoncer car elles « avilissent la pratique des fidèles » et la « critique » irréligieuse n’aurait pas sa place dans le « débat » quand elle « ne fait qu’avilir la pratique religieuse ordinaire ». Faudrait-il entendre que, du coup, elle devrait être interdite dans notre « laïcité républicaine », exemplaire et unique dans le monde, dont il se réclame officiellement ? Il ne le dit pas vraiment, mais il le suggère ou le sous-entend : drôle de républicanisme !
La deuxième thèse est encore plus grave car elle sous-tend la première et témoigne d’une inculture philosophique, rationaliste en l’occurrence, rare – il est vrai qu’il n’est que sociologue-historien, mais tout de même ! Il s’en prend en effet à « la distinction spécieuse qui voudrait qu’on puisse offenser les croyances sans offenser les croyants », ajoutant même ce propos ahurissant : « respecter autrui, c’est aussi respecter ses convictions religieuses » – ce qui devrait alors s’appliquer aussi à l’incroyance, ce qui n’est pas le cas ici, mais passons. Le plus grave dans ce propos qui a la forme d’un impératif intellectuel et moral, c’est qu’il tourne le dos à toute la tradition des Lumières et aux penseurs qui l’ont suivie : Feuerbach, Marx, Nietzsche, Freud. Pour en rester aux Lumières, je rappelle seulement (ce qu’il semble méconnaître totalement) que ses plus éminents représentants ont mis en pratique l’exercice de la raison, théorique et pratique, dans tous les domaines et spécialement, bien entendu, dans le domaine religieux (croyances et culte) qui en est le plus éloigné. Ayant beaucoup réfléchi et écrit à ce sujet, je me contenterai d’en rappeler brièvement quelques exemples magnifiques, à la fois de profondeur et de courage.
1 Spinoza, dans le Traité théologico-politique, dénonce la religion en général pour son irrationalité foncière, voyant dans ses dogmes des productions de l’imagination sans fondement crédible, ce qu’on appellerait aujourd’hui des « fantasmes » ou des « délires ». Mais tout autant, il critique les effets nocifs de cette « déraison » en politique : la religion est utile à tout pouvoir autoritaire qu’elle sanctifie (c’était la monarchie en son temps) : elle tient les hommes « en bride » de sorte « qu’ils combattent pour leur servitude comme s’il s’agissait de leur salut » (je cite le texte dans La Pléiade). Conséquence, qu’on ignore ou veut oublier : Spinoza fut isolé dans son milieu intellectuel, malgré son génie, et il fut blessé d’un coup de couteau pour cause de conviction irréligieuse. Où est le respect de la personne par la religion, ici ?
2 Kant, le philosophe qui a défini l’esprit des Lumières par l’adage « Ose penser (ou savoir) par toi-même. » Où a-t-on vu que les religions mettaient en pratique cet impératif de liberté intellectuelle et rationnelle, qui rend l’homme autonome, elles qui font toutes appel à une soi-disant « révélation » divine ? À quoi j’ajoute qu’il a lui-même réfléchi critiquement sur la religion instituée de son temps, dans un ouvrage au titre explicite et qui lui valut des ennuis, La religion dans les limites de la simple raison. Or, c’est au niveau pratique ou moral, aussi, qu’il se situe dans ce livre. C’est ainsi qu’il va indiquer que si l’on croit en un Dieu bon et raisonnable, on ne saurait faire du culte un critère de mérite à ses yeux en vue du salut : seul compte la moralité individuelle ! Est-ce de l’irrespect pour ceux qui s’enferment aveuglément dans le culte ?
3 Rousseau, rapidement : déiste, mais hostile aux religions d’Église, à la fin du Contrat social il reproche aux chrétiens de préférer Dieu aux hommes ! Les guerres de Religion sont là pour nous le prouver, hélas, avec en plus l’islam ces temps-ci ! Je passe sur bien d’autres exemples jusqu’à aujourd’hui (ceux que j’ai cités plus haut), rappelant seulement le cas contemporain de B. Russell, ce grand rationaliste progressiste affirmant sans ambages que la religion « est un facteur de mal pour l’humanité » et même, ô paradoxe, le cas d’un théologien catholique de haute volée, Hans Küng, qui vient de mourir et auquel le même journal a consacré une belle page d’éloges, bizarrement. Bizarrement, car il aura eu la particularité de critiquer les croyances et les croyants (tout ensemble) catholiques en y voyant des esprits majoritairement « totalitaires, et de réclamer le droit absolu à la liberté de critique ! Aurait-il donc fait preuve d’intolérance à l’égard des croyants dont il visait les croyances et attitudes rétrogrades tout autant que dogmatiques ?
Conséquence : s’il est entendu qu’on ne doit pas réprimer ou interdire les religions dès lors qu’elles respectent les lois du « vivre-ensemble » républicain ou démocratique, et que, par ailleurs, elles ne nient pas les acquis de la science (comme ceux du darwinisme à notre époque, pas toujours admis pleinement), on ne voit pas pourquoi on ne devrait pas non seulement autoriser le droit à l’examen critique des religions (je ne parle pas de la foi subjective et intime qui ne fait de mal à personne) mais en faire un devoir de la raison humaine, dans sa dimension rationnelle et raisonnable (ou morale).
Dernière thèse (si l’on peut dire ici) soutenue par Héran : il reprend à son compte la notion d’islamophobie, inhérente à la « cancel culture » qui fait des ravages à gauche ces temps-ci et qui exprime un libéralisme intellectuel, différentialiste et racialiste, qui nous vient des États-Unis sur fond de libéralisme économique, et qui dénigre l’Universel en politique, valorisant les différences, quelles qu’elles soient, tout en minorant l’analyse de la société en termes de classes sociales. Or il faut le dire fortement et le répéter, y compris sur ce site où cette parole n’est guère mise en avant : la notion d’islamophobie est une injure faite à la critique théorique et pratique de l’islam et de son texte fondateur, le Coran - – laquelle critique est de droit, sauf dans les régimes politiques dictatoriaux où l’islam est dominant, où sa critique est interdite alors que les autres religions, elles, sont dénigrées ou malmenées, et où l’athéisme, lui, est banni ou puni de mort L’emploi de cette notion n’est donc qu’une manière de dévaloriser ou d’invalider le rôle de la raison dans ses exigences propres, face à ce qui les contredit. Tout cela sur la base d’une alliance, irresponsable et indigne, de l’extrême gauche avec l’islamisme dit politique, si tant est que l’islam, avec sa « charia », ne soit pas en lui-même politique. Quelques intellectuels d’origine musulmane, comme le poète Adonis ou encore le regretté Meddeb (qui voyait dans l’intégrisme « la maladie de l’islam ») ont su le dire autant que moi, avec lucidité et courage vu les risques qu’ils encourent ou encouraient. Et quant à la « cancel culture » on est redevable à Elisabeth Roudinesco de l’avoir déconstruite subtilement dans un livre récent, échappant ainsi à ce que l’on peut appeler, avec Belinda Canone, la « bêtise intelligente » qui domine dans une partie de ceux qui croient encore être de gauche.

Yvon Quiniou

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